La Corde (1948) de Alfred Hitchcock

par Selenie  -  24 Décembre 2019, 10:01  -  #Critiques de films

Tourné entre "Le Procès Paradine" (1947) et "Les Amants du Capricorne" (1949), le réalisateur-producteur Alfred Hitchcock choisit d'adapter la pièce de théâtre "Rope" (1928) de Patrick Hamilton connu également pour sa pièce "5 Chelsea Lane" (1939) adapté au cinéma sous le titre "Hantise" (1944) de George Cukor avec Ingrid Bergman, qui jouera aussi pour Hitchcock dont le sus-nommé "Les Amants du Capricorne". Egalement co-scénariste, Hamilton collabore à l'écriture avec trois autres, le débutant Arthur Laurents futur auteur de "West Side Story" (1961) de Robert Wise, Hume Cronyn qui se fait scénariste après avoir jouer comme acteur dans "L'Ombre d'un Doute" (1943) de Hitchcock et qui signera ensuite "Les Amants du Capricorne" (1949), puis enfin le génial Ben Hecht un des plus grands scénaristes de l'Âge d'Or de Hollywood qui avait déjà écrit pour Hitchcock dont "Les Enchaînés" (1946) qui était aussi avec Ingrid Bergman en tête d'affiche...

Deux étudiants assassinent un troisième à leur domicile, parmi leurs amis, juste pour la beauté de commettre le crime parfait. Mais pour que leur défi soit complet, il le précède de quelques instants d'une soirée justement chez eux où sont conviés d'autres amis, les parents du défunt et surtout, leur professeur favori... Les deux étudiants sont interprétés par deux jeunes acteurs qui vont connaître une vraie reconnaissance avec le succès du film, John Dall dont le meilleur titre de sa carrière sera ensuite "Le Démon des Armes" (1950) de Joseph H. Lewis, puis surtout Farley Granger qui retrouvera Hitchcock pour "L'Inconnu du Nord express" (1951) (et amant d'alors de Arthur Laurents pour l'anecdote). En tête d'affiche, le professeur est incarné par la star James Stewart qui tourne là son premier film avec le maestro du suspense avant "Fenêtre sur Cours" (1954), "L'Homme qui en Savait Trop" (1956) et "Sueurs Froides" (1958). Chez les invités on peut citer la délicieuse Joan Chandler qui venait d'être remarquée dans "Humoresque" (1946) de Jean Negulesco face à Joan Crawford, puis le grand acteur shakespearien Cédric Hardwicke qui retrouve Hitch après "Soupçon" (1941)... Ce film est un de ceux qui ont marqué leur époque et le Septième Art. Il est d'abord le premier film tourné en couleur par Hitchcock, un huis clos en temps réel de 1h20 et, surtout, réputé pour être 1h20 d'une seul et même plan-séquence ! Le paradoxe est que Hitchcock a déclaré dans son célèbre entretien avec François Truffaut, que ce système était "un truc absolument idiot", précisant "l'idée était absurde car cela m'empêchait d'appliquer mes propres théories sur le montage et son utilité dans la narration de l'histoire."... En vérité, à l'époque une bobine de pellicule ne durait pas plus de 10mn, le cinéaste a donc usé de subterfuge plus ou moins voyant pour effectuer les 11 coupes nécessaires pour recouper les 11 minis plans séquences (un long métrage comporte la plupart du temps plusieurs centaines de plans) qui font l'illusion d'un seul et unique. Mais si la prouesse technique est importante (ça en est bien une, facile de critiquer avec l'avancée technique du 21ème siècle !), la postérité a occulté la dimension psycho-philosophique de fond.

En effet, les deux étudiants sont présentés comme des élèves brillants, à tel point que leur narcissisme les pousse à mettre en pratique des théories douteuses résumées à un monde scindé en deux, entre hommes inférieurs dont la mort importe peu et hommes supérieurs digne de dominer le monde. Cette théorie est plus ou moins exposée par le père Kentley, bien qu'il fait un raccourci faussé sur la théorie de Friedrich Nietzshe ; précisons donc que le philosophe a introduit l'idée de "Übermensch" ("surhomme"), que l'idéologie nazie interprétera en "Untermensch" ("sous-homme"), Kentley impose un flou entre les deux théories alors que Nietzsche explique que le "surhomme" est ce à quoi chacun peut tendre et non pas une distinction entre inférieurs et supérieurs, nuance... Ca reste un détail, d'abord ça ne change en rien le récit, ensuite parce qu'il n'est pas rare (loin de là !) d'orienter des idées pour en imposer d'autre. D'ailleurs, si les deux étudiants sont sûr d'eux et de leur théorie on constate par là même que leur professeur n'est pas en reste ! Car si les deux étudiants sont assez imbus d'eux-mêmes pour passer à l'acte avec une telle gratuité c'est aussi pour impressionner leur professeur qui n'a pas su se faire comprendre, ou bien qui n'a pas les moyens d'assumer des propose litigieux et choquants. C'est finalement ce point qui est le plus intéressant dans le film. Un propos  qui est magnifiquement porté au summum du cynisme pendant la petite fête où tous les convives festoient sur les lieux du crime. Une sensation malsaine omniprésente pour le spectateur tout en jubilant malgré nous à ce petit jeu morbide. La folie des deux étudiants est fascinante, le jeu qui s'instaure est tout aussi captivant mais c'est surtout le professeur qui intéresse. En effet, bien que perspicace il s'avère assez peu aimable ce qui ne surprend pas outre mesure par la suite. Hitchcock signe une nouvelle fois une oeuvre majeure, la forme étudiée comme expérience faisant écho à l'autre expérience, celle de ces étudiants pas si futés. En tous cas un film qui doit être vu et revu, et conseillé.

 

Note :                

18/20

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