Curiosa (2019) de Lou Jeunet

par Selenie  -  9 Avril 2019, 16:06  -  #Critiques de films

"Curiosa" : Terme de collectionneur. Un livre, une oeuvre d'art ou une photographie est nommé curiosa lorsqu'il présente un caractère érotique, léger, grivois... Tout est dit... Car loin d'être un biopic classique sur les relations libertines de poètes de la fin du 19ème siècle le cinéaste s'est d'abord intéressé à cette histoire par la photographie, elle s'explique : "En tant que réalisatrice, ma rencontre avec les photographies de Marie de Régnier de Pierre Louÿs relève du coup de foudre. Je me souviens de mon émotion en découvrant, parmi les lettres et archives de Pierre Louÿs conservées à la bibliothèque de l'Arsenal, les photos de cette jeune femme à la nudité si moderne, lançant son regard noir comme si elle exigeait de devenir un personnage de film ! Plus je lisais ses romans, ses poèmes, plus me fascinait cette jeune femme aussi douée pour les choses du corps que pour celles de l'esprit. Peu à peu, je découvrais la passion qu'elle avait inspirée à Pierre Louÿs."... Lou Jeunet signe avec ce film ambitieux son premier long métrage après avoir travaillé plusieurs années pour la télévision dont les téléfilms  "Tout ce qui Brille" (1996) et "Coup de Vache" (2004). Elle co-écrit le scénario avec Raphaëlle Despleschin (sœur de Arnaud Depleschin) qui a signé les scénarios de "Sous les Jupes des Filles" (2014) de Audrey Dana, "L'Art de la Fugue" (2015) de Brice Cauvin et "Nos Batailles" (2018) de Guillaume Senez.

Le poète Pierre Louÿs est incarné par Niels Schneider révélé par "J'ai tué ma Mère" (2009) et "Les Amours Imaginaires" (2010) tous deux de Xavier Dolan et vu récemment dans "Un Amour Impossible" (2018) de Catherine Corsini. La poétesse Marie de Heredia puis de Régnier est incarnée par Noémie Merlant, révélation du film "L'Orpheline avec en plus un bras en moins" (2012) de Jacques Richard, vue récemment dans "Le Retour du Héros" (2018) de Laurent Tirard et, si elle demeure peu connue, ne doutons pas que cela puisse changer bientôt... L'époux cocu et poète Henri de Régnier est joué par Benjamin Lavernhe en salle également dans "Mon Inconnue" (2019) de Hugo Gélin. Le couple du grand poète José Maria de Heredia est joué par Scali Delpeyrat et Amira Casar qui se retrouvent après "Planetarium" (2016) de Rebecca Zlotowski. En prime un rôle audacieux et inédit pour Camelia Jordana après "Le Brio" (2017) de Yvan Attal et "Cherchez la Femme" (2017) de Sou Abadi... La cinéaste s'est donc beaucoup documenté et s'est surtout reposé sur les documents de Pierre Louÿs dont les photographies et la correspondance riche qu'il a eus essentiellement avec Marie de Régnier. Il manque donc le témoignage direct de cette dernière : "Cela m'a donné la possibilité de me libérer de la matière biographique, du biopic sur un écrivain célèbre. J'ai pris beaucoup de liberté avec la biographie des personnages pour recentrer mon histoire autour de la photographie et des séances que les deux amants organisent. D'une certaine façon, c'est la prise de pouvoir de marie sur le récit !"... L'histoire raconte donc la relation entre Marie de Régnier et Pierre Louÿs entre 1895 et 1904. Sans jouer la carte de la reconstitution d'époque à fond, la cinéaste se focalise donc surtout sur le huis clos d'une chambre ou d'un salon. Et si les relations entre les protagonistes sont avérées, et les grandes lignes historiques plus ou moins respectées, la cinéaste s'octroie donc le droit d'imaginer le contexte autour des photos, et imagine les contours que ce que racontent les lettres de Pierre Louÿs. Il n'en demeure pas moins que grâce aux archives de Pierre Louÿs le film peut être considéré comme très proche des événements. Insistant sur la modernité de Marie de Régnier, imposant ainsi un féminisme qu'elle croit y voir, la cinéaste a travaillé sur des détails symboliques plus ou moins convaincants. Par exemple les costumes, alliant tenues d'époque et vêtements d'aujourd'hui (remarquez surtout les tenues des femmes) tandis que, par contre, on restera plus circonspect sur la musique teintée d'electro pop qui sonne comme anachronique, surtout qu'elle n'est que peu assumée avec 2-3 séquences en ouverture et en fin. Des acteurs investis qui jouent aussi comme le faisaient sans doute leurs personnages, et offrent des performances aussi libres et sensuelles que possibles, sans vulgarité aucune le tout dans un écrin poétique servi par les vers des poètes eux-mêmes. Mais si la sensualité transpire à chaque scène (même quand sans se dévêtir !) on peut se demander si Lou Jeunet n'a pas été un peu timoré.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En effet si la sensualité est omniprésente, l'érotisme manque un peu de chair. La nuance est faible mais importante dans ce cas puisqu'il est difficile d'imaginer les relations intimes résumées à des séances photos ! Qui plus est quand Lou Jeunet précise elle-même : "Face à Pierre Louÿs l'érotomane, il y a un côté : "T'es pas cap, étonne-moi". En regardant les photos, j'ai supposé que c'est Marie qui prend l'initiative de faire venir Pierre en l'absence de son mari Henri au domicile conjugal pour qu'il la photographie nue. D'une certaine façon, Marie devient plus forte que le maître : elle  va écrire sous un nom d'homme, avoir des amants de plus en plus jeunes, elle les enterre tous puisqu'elle meurt en 1963 ! Mais surtout, son talent pour la liberté en fait un personnage très moderne. Ses expériences amoureuses résonnent avec nos questions d'aujourd'hui sur l'amour. Il est temps pour les femmes d'affirmer leurs propres désirs et ne plus être considérées comme des objets sexuels ou des victimes. La prochaine étape après #MeToo ne serait-elle pas le droit à notre propre érotisme, à vivre pleinement notre imaginaire sur le sexe et l'amour ?"... Si seulement Lou Jeunet avait assumé pleinement ses propos ! Faut-il rappeler par exemple que de publier sous un nom d'homme n'est pas féministe, n'a jamais été un choix volontaire des femmes mais un choix imposé par les hommes du monde littéraire ! Ensuite, c'est clairement Pierre Louÿs qui dirige les séances photos et, enfin, si le sexe et l'amour sont si importants pourquoi la cinéaste n'en montre pas ?! Le plus gros défaut du film réside donc bel et bien dans le manque d'audace de la réalisatrice qui reste sur la sensualité entourant les photos, qui reste sur le fantasme entourant les séances mais occultant bizarrement toute la dimension charnelle sur le mélange des corps. Dommage... Par contre on salue la description des personnages, du cocu digne et loyal touchant à la mère Heredia entremetteuse en passant par une Zohra qui dépasse sa dimension symbolique. Le choix du casting s'avère d'une judicieuse évidence, le côté faussement provoc donne un côté suranné qui ne semble pas si bête (mais est-ce juste un heureux hasard !) et la poésie érotique dite et lue ou sous-jacente fait le reste. Un bon moment, et si il permet de nous faire relire les oeuvres de ces poètes alors c'est déjà une qualité qui mérite le détour. A voir et à conseiller.

 

Note :                  

15/20

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