Junon et le Paon (1930) de Alfred Hitchcock

par Selenie  -  6 Septembre 2021, 08:52  -  #Critiques de films

11ème long métrage de Alfred Hitchcock et seulement son second film parlant après "Chantage" (1929) ce film arrive alors que la Crise de 29 commence à avoir des répercussions au Royaume-Uni. La société de production BIP (British International Pictures) licencie 20% de ses effectifs, et le patron John Maxwell en profite pour mettre la pression à son réalisateur vedette qui a l'habitude de dépasser le temps et le budget. Ainsi il insiste auprès de Hitchcock pour qu'il tourne plus des films moins chers et en assurant des genres plus commerciaux. Maxwell propose au cinéaste d'adapter la pièce de théâtre "Junon et le Paon" (1924) de Sean O'Casey qui est un succès sur les planches. Contre toute attente, Hitchcock s'entend à merveille avec l'auteur que ce dernier accepte, malgré le contrat préalable de de pas modifier les dialogues d'une lettre, d'écrire une scène d'ouverture inédite pour le film. Notons que l'auteur haïssait le cinéma, et que Hitchcock dira plus tard qu'il s'agit d'une de ses pièces favorites. Le scénario est en grande partie signée par Alma Reville, épouse du réalisateur, récente maman, et pour la première fois créditée comme scénariste... Durant la guerre opposant l'Irlande à l'Angleterre durant les années 1919-1921, une famille tente de vivre tant bien que mal. La mère (Junon) travaille dure et gère sa famille comme si elle était seule, son mari (le paon) est un ivrogne et un faineant qui fantasme sur un passé de marin qu'il n'a jamais été, son fils est un estropié de guerre fragilisé par des traumas post-traumatiques, et reste leur fille, un joli espoir qui semble avoir ses chances de trouver une bonne place. Tandis que le fils semble souffrir de paranoïa, la bonne fortune semble même sourire à la famille quand un notaire se présente avec un héritage...

La mère Junon est incarnée par Sara Allgood qui retrouve Hitchcock dans la foulée après "Chantage" (1929), et elle tournera encore dans de nombreux succès comme "Lady Hamilton" (1941) de Alexander Korda, "Qu'elle était Verte ma Vallée" (1941) de John Ford ou encore "La Folle Ingénue" (1946) de Ernts Lubitsh. Le père le paon est joué par Edward Chapman qui retrouvera Hitchcock peu de temps après dans "Meurtre !" (1930) et "The Skin Game" (1930). Les enfants sont interprétés par John Laurie acteur shakespearien qui retrouvera le réalisateur dans "Les 39 Marches" (1935) et surtout qui jouera Shakespeare sur grand écran pour et avec Laurence Olivier dans les adaptations "HenriV" (1944), "Hamlet" (1948) et "Richard III" (1955), et la soeur jouée par Kathleen O'Regan qui tournera peu par la suite mais citons tout de même les films "L'Ombre Entre" (1931) et "Feux du Destin" (1932) tous deux de Norman Walker. Une voisine est jouée par Maire O'Neill vue dans "Penny Paradise" (1938) de Carol Reed et "La Nuit du Feu" (1939) de Brian Desmond Hurst où elle retrouvera sa "maman" Sara Allgood, le copain de boissons est joué par Sidney Morgan avant tout réalisateur de "The Brass Bottle" (1914) à "The Melody Maker" (1937) et qui ne jouera devant la caméra qu'à trois reprises avec "Dark Red Roses" (1929) de Sinclair Hill et "Inquest" (1931) de GB Samuelson, puis enfin le notaire interprété par John Longden qui retrouve Sara Allgood après "Chantage", et qui retrouvera Edward Chapman après "The Skin Game", et qui retrouvera encore le réalisateur pour "Jeune et Innocent" (1937) et "La Taverne de l'Irlandais" (1939)... Précisons que le titre fait référence à la mythologie romaine, Junon étant à la fois soeur et épouse de Jupiter, elle est assimilée à Héra soeur et épouse de Zeus chez les grecs. Le scénario est élaboré de telle façon que tout évolue de façon à passer d'un extrême à l'autre, autant dans le genre que sur le fond. Ainsi la première partie est surtout basée sur la comédie avant de virer doucement vers le drame et le mélo, tandis que si la course à l'ivresse du père est à la base de l'humour, très vite d'autres paramètres (fils instable, héritage et ses conséquences...) font que la bonne humeur apparaît comme factice et que les malheurs vont vite s'accumuler.

Le film est dure car en débutant comme une comédie éthylique le choc est d'autant plus rude quand l'histoire va façonner la ruine de la famille, et quand on parle de ruine, on ne parle pas forcément de finance, mais on parle de honte, de déshonneur, de morale... Mais pourtant cette fois c'est bien la mise en scène de maître qui déçoit parfois. Afin d'éviter l'écueil du "théâtre filmé" le réalisateur use de plan-séquence et cherche de amples mouvements de caméras mais pas toujours à bon escient. Par exemple le joli mouvement de caméra lors de la scène où on parle de fantôme, le travelling qui arrive jusqu'au fils est beau mais dans le même temps divulgue d'emblée le coupable. Par là même, on ressent encore trop le style du cinéma Muet, trop d'acteurs surjouent, c'est d'autant plus marquant que cette sensation est plus évidente que dans son précédent film "Chantage". Et enfin, l'accumulation des tragédies intra-familiales pousse à un mélo trop appuyé surtout dans son dernier quart d'heure. Néanmoins, Hitchcock signe un film qui peut se lire à divers niveau, en filigrane la lutte irlandaise, mais surtout le parallèle avec le krach de 1929 est assez évidente. Plusieurs passages demeurent drôles (essentiellement dans la première partie donc) le pathos prenant le dessus à la fin du film, on a une affection toute particulière à Joxer/Morgan en ami ivrogne, et la maman Sara Allgood qui reste sobre et juste comparé aux yeux écarquillés de ses partenaires. Le film est souvent dénigré, par Hictchcock lui-même qui dira que son film "n'a aucun rapport avec le cinéma". Et si le réalisateur s'entendit à merveille avec l'auteur allant jusqu'à l'amitié, au bout de deux années les deux amis se quittèrent fâchés. A tel point que l'auteur Sean O'Casey dénigrera dès qu'il le pourra le cinéaste, ce dernier se serait vengé en s'inspirant de l'auteur pour le rôle du clochard qui prophétise la fin de monde dans "Les Oiseaux" (1963). Précisons que Hitchcock a tourné son caméo mais il le coupera finalement au montage. En conclusion, Hitchcock signe un mélo légèrement sous-estimé, aux qualités indéniables mais parfois maladroit. 

 

Note :    

13/20
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