Les Sorcières d'Akelarre (2021) de Pablo Agüero

par Selenie  -  27 Août 2021, 14:34  -  #Critiques de films

Une histoire du Pays Basque français pour une production espagnole réalisée par un réalisateur argentin qui a eu l'idée du film à partir de 2008 alors que le jeune réalisateur présentait son premier long métrage, "Salamandra" (2008) à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes. Il a alors découvert une bibliothèque constituée exclusivement d'ouvrages ayant été interdits, c'est là qu'il a été bouleversé par "La Sorcière" (1862) de Jules Michelet qui lui a aussi rappelé son enfance difficile après que sa mère ait été libérée à la fin de la dictature argentine. Outre le livre de Michelet, le cinéaste s'est aussi beaucoup inspiré des oeuvres du principal protagoniste, Pierre de Rosteguy de Lancre (Tout savoir ICI), et notamment de "Tableau de l'Inconstance des Mauvais Anges et Démons" (1612). Mais le réalisateur-scénariste ne signe pas pour autant un biopic, il reste bel et bien sur une fiction ce qui n'empêche pas une véritable application sur la cohérence historique comme ne témoigne une collaboration avec les historiens Nicole Jacques-Lefèvre et Claude Labat. Sur le fond, Pablo Aguero reste focalisé sur son thème de prédilection, à savoir la condition féminine et la place de la femme dans une société qui demeure patriarcale : "Je montre ce regard, à la fois fasciné et effrayé, par lequel les hommes de pouvoir enferment les femmes dans une image fantasmatique pour mieux les contrôler, les diaboliser, les nier." Pablo Aguero a commencé l'écriture de son projet dès 2008, mais finalement il finira avec une femme comme co-scénariste, avec la française Katell Guillou, inconnue qui a surtout travaillé sur des courts métrages dont le sien en tant que réalisatrice-scénariste "Infiniment Tomber" (2019)...

Pays Basque en 1609, des jeunes femmes sont accusées de sorcellerie. L'état envoie alors un certain Pierre de Rosteguy de Lancre afin de superviser l'enquête, tandis que les jeunes femmes commencent à penser que quitte à être accuser de satanisme autant devenir réellement des sorcières... Les jeunes femmes accusées de sorcellerie sont interprétées de jeunes actrices encore peu connues avec entre autre Jone Laspuir et Lorea Ibarra qui se retrouvent après le film "Ane" (2020) de David Perez Sanudo, Yune Nogueiras surtout vue dans la série TV "Intimidad" (2021), Elena Uriz vue dans "Le Gardien Invisible" (2017) de Fernando Gonzales Molina, et surtout la jolie Amaia Aberasturi remarquée dans les films "Vitoria 3 de Marzo" (2018) de Victor Cabaco et "Nora" (2020) de Liza Izagirre. Un des inquisisteurs est joué par Daniel Fanego qui retrouve le réalisateur après "Salamandra" (2008) et "Eva ne Dort pas" (2015) et vu aussi dans "Vaquero" (2011° de Juan Minujin ou encore "L'Ange" (2019) de Luis Ortega. Et enfin, n'oublions pas Pierre de Rosteguy de Lancre incarné par l'acteur germano-hispanique Alex Brendemühl dont on peut citer des films comme "Insensibles" (2012) de Juan Carlos Medina, "Truman" (2015) de Cesc Gay, "Mal de Pierres" (2016) de Nicole Garcia, "Transit" (2018) de Christian Petzold et "Madre" (2019) de Rodrigo Sorogoyen... Rien à voir sur le fond, mais on sort de film avec une pensée au film "Portrait d'une Jeune Fille en Feu" (2019) de Céline Sciamma auquel il aurait pu emprunter le titre. Mais évidemment on pense à d'autres films de sorcières mais aucun qui pourrait créer une véritable influence, le réalisateur a su apposer sa marque comme il l'a indiquer en prenant un peu le cintre-pied de l'excellent "The Witch" (2016) de Robert Eggers ; on est dans une réalisme pointilleux, une reconstitution historique crédible et soigné mais là où Eggers choisit le fantastique, Agüero choisit la réalité ancrée dans les événements avérés avec en prime un face à face entre de jeunes pucelles et deux hommes de pouvoir dont le malaise n'est pas sans rappeler les forces obscures actuelles comme les talibans faisant irrémédiablement écho. Dès les premiers instants on plonge irrémédiablement dans ce début 17ème siècle avec cette innocence ambiante et cette campagne rustique magnifiquement filmées usant de zoom, jouant avec le cadre, qui symbolise merveilleusement une liberté qu'on sait précaire.

L'arrivée de la soldatesque brise soudain ce bonheur champêtre avec un petit détail amusant, où comment des soldats en armure courent plus vite que des jouvencelles. Mais on entre ensuite dans l'engrenage de l'Inquisition où le patriarcat dopé à la foi chrétienne puni les jeunes femmes trop libres dans leur corps et leur esprit. L'idée qui fait basculer le récit est celle où les "sorcières" décident d'assumer en avouant qu'elles ont effectivement participer au Sabbat des sorcières au Clair de Lune, pensant gagner du temps, les hommes étant parti en mer et qui doivent normalement rentrer quand arrive la Pleine Lune signe d'une marée haute. Ce point est véridique, lorsque de Lancre magistrat en charge de la sorcellerie était en mission alors que les hommes étaient partis, et effectivement les marins rentraient à la Pleine Lune. Cette idée est ce qui donne sa densité au film, toute sa tragédie et son espérance. D'ailleurs le réalisateur précise son idée sur ce magistrat : "Pierre de Lancre est en quelque sorte le créateur du mythe du sabbat des sorcières tel qu'on le connaît aujourd'hui. De tous les juges de l'époque, c'est le seul qui admet explicitement que ces jeunes filles, trop belles, trop libres, "l'ensorcellent". Le cliché voudrait que ce soient de vieilles guérisseuses. Or l'ouvrage de Pierre de Lancre montre à quel point la chasse aux sorcières, comme tant de régimes totalitaires qui en sont les héritiers, s'est acharnée à réprimer la jeunesse, attribuant une origine diabolique à la beauté et à la sensualité des femmes." Sur l'évolution du récit, on apprécie la cohérence d'un scénario malin avec une fin aussi simple qu'efficace. En prime on salue un panel de jeunes femmes/filles talentueuses et sensuellement diaboliques, avec un bon point tout particulier pour la performance de Amaia Aberasturi et de Alex Brendemühl pauvre homme perdu dans ses sentiments et émotions. Pablo Aguero signe un très beau film sur les sorcières du Salem basque, aussi profond sur le propos que créatif dans sa mise en scène. Un très bon moment à voir et à conseiller.

 

Note :            

 

16/20
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dasola 02/09/2021 08:16

Bonjour Selenie, je confirme, un film à voir avec une fin très Thelma et Louise en hors champ. Un film qui m'a plu, les jeunes actrices sont très bien. Billet en cours en cours de rédaction. Bonne journée.