La Nuit nous Appartient (2007) de James Gray

par Selenie  -  3 Août 2026, 08:43  -  #Critiques de films

Après "Little Odessa" (1994) et "The Yards" (2000), deux premiers longs métrages remarqués à l'accueil critique prometteur mais aux échecs commerciaux sévères, le réalisateur-scénariste James Gray aura mis plusieurs années pour convaincre les investisseurs. Son nouveau projet lui a été inspiré par un article du New-York Times : "La Une du journal montrait la photo des funérailles d'un policier tué dans l'exercice de ses fonctions. On y voyait des hommes s'étreindre, en larmes, effondrés par la mort de leur collègue. Il se dégageait une émotion intense de ce cliché. J'ai su alors que je voulais faire un film abordant les choses sous cet angle, celui des émotions. Je désirais y retrouver ce que j'éprouvais en regardant cette photo." Avec ce film le réalisateur-scénariste reprend les thématiques des deux premiers films (famille, crime organisé, Brooklyn) et forme ainsi une trilogie thématique. Notons que le titre évoque directement la devise de l'unité criminelle de la Police de New-York. Le film est le premier succès du cinéaste, engrangeant 55 millions de dollars pour un budget de 21 millions, soit un succès modeste mais prometteur comme le prouveront les prochains films de James Gray... 1988 à New-York, Bobby est heureux, amoureux d'une superbe portoricaine et gérant d'une boîte de nuit branchée appartenant à des russes. Mais pour sa tranquilité et ses ambitions il cache à tous que son père et son frère sont des membres éminents de la police de New-York. Quand son frère Joseph le met en garde alors qu'il prend la tête du service anti-stupéfiants Bobby entend bien ne pas s'en mêler mais il va bientôt devoir choisir son camp... 

Le policier Joseph est incarné par Mark Wahlberg star depuis "Boogie Nights" (1997) de Paul Thomas Anderson, "Les Rois du Désert" (1999) de David O. Russell ou "Les Infiltrés" (2006) de Martin Scorcese", tandis qu'il retrouve son "frère" Bobby après "The Yards" (2000), qui est joué par Joaquin Phoenix remarqué entre autre dans "U-Turn" (1997) de Oliver Stone et surtout "Gladiator" (2000) de Ridley Scott et qui retrouvera James Gray pour "Two Lovers" (2008) et "The Immigrant" (2013). Leur père est incarné par Robert Duvall remarqué à ses débuts dans "Du Silence et des Ombres" (1962) de Robert Mulligan, confirmé avec "Le Parrain" (1972-1974) de Francis Ford Coppola et qui deviendra un Monstre sacré jusqu'à son ultime film "The Pale Blue Eye" (2022) de Scott Cooper. La fiancée de Bobby est jouée par la sublime Eva Mendes vue dans "Training Day" (2001) de Antoine Fuqua, "Hitch, Experte en Séduction" (2005) de Andy Tennant ou "Live !" (2007) de Bull Guttentag. Citons ensuite Tony Musante vu entre autre dans "Le Détective" (1968) de Gordon Douglas, "El Mercenario" (1968) de Sergio Corbucci ou "L'Oiseau au Plumage de Cristal" (1970) de Dario Argento et qui retrouve une partie de l'équipe après "The Yards" (2000), Yelena Solovey vue dans "De l'Amour" (1966) d e Mikhaïl Boguine ou "partition Inachevée pour Piano Mécanique" (1977) de Nikita Mikhalkov et retrouvera également son réalisateur pur "The Immigrant" (2013) et "The Lost City of Z" (2017), Alex Veadov apparu dans "Contact" (1997) de Robert Zemeckis ou "Treize Jours" (2000) de Roger Donaldson et retrouve après "Air Force One" (1997) de Wolfgang Petersen son partenaire Oleg Taktarov qui est alors entre "Miami Vice" (2006) de Michael Mann et "La Loi et l'Ordre" (2008) de Jon Avnet, Moni Moshonov vue dans "Mariage Tardif" (2001) de Dover Koshashvili, "Kedma" (2002) de Amos Gitaï avant de retrouver Gray et Phoenix pour "Two Lovers" (2008), puis enfin notons dans son propre rôle Ed Koch, ancien maire de New-York entre 1978 et 1989... Notons que l'excellente B.O. est signée par Wojciech Kilar, compositeur attitré des polonais Krzystof Zanussi et Andrzej Wajda, aussi remarqué pour son travail sur les films "Dracula" (1992) de Francis Ford Coppola ou "Le Pianiste" (2002) de Roman Polanski et qui retrouvera James Gray pour "Two Lovers" (2008)... L'histoire se déroule en 1988, une année pas choisie au hasard par James Gray, puisqu'il s'agit de l'année est une des pires années criminelles de la ville de New-York, alors qu'il y avait un déluge de crack sur la megalopole, le taux de suicide explosait, le taux de criminalité était 73% plus élevé que la moyenne nationale aux Etats-Unis amenant à une moyenne de deux policiers tués chaque mois ! Plus légèrement, c'est aussi la période de l'argent roi des années Reagan et de l'apogée des discothèques. Ainsi, James Gray offre un parallèle légitime et probant entre Bobby ambitieux roi de la nuit et son frère policier qui gravit les échelons de l'institution avec au milieu un père intraitable chef de la police pour qui Bobby est un vilain petit canard. Le tournant du film, et sa ligne directrice repose sur une seule phrase dite par Joseph/Wahlberg à son frère hibou junkie : "tu vas devoir choisir ton camps". Dans le style visuel, James Gray opte de surcroît pour un décor assez sombre, lumière tamisée et son étouffé en intérieur, temps gris et pluvieux en extérieur, dans un contexte cynique et pessimiste voir même dépressif et funeste qui renvoie au polar politico-paranoïaque des années 70 des maîtres Fredikin, Scorcese ou De Palma.

La relation intra-familiale qu'on devine forcément difficile depuis des années, voir depuis toujours, s'avère donc très logique entre des flics qui font leur job, qui tente de prévenir Bobby que son implication va de soit, d'un côté ou de l'autre de la ligne blanche. On se dit au départ que Bobby/Phoenix est tout de même très naïf, avec une pensée pour "The Yards" (2000) où c'était Wahlberg qui l'était ; en effet, il sait forcément que la drogue est omniprésente dans son établissement, et il semble croire que son patron est "blanc comme neige" ?! Le premier drame qui foudroie la famille est la première graine qui va éveiller Bobby, la fin du premier acte d'une tragédie policière shakespearienne qui dénonce à la fois le trafic de drogue et la violence inhérente, et le manque de moyens des policiers pour lesquels la fin justifie les moyens. Alors que les ambitions du flic Joseph/Wahlberg vont se percuter avec un trauma terrible, Bobby/Phoenix voit ses propres ambitions virer de bord à l'insu de son plein gré car oui il faut choisir son camp et oui sa vie ne sera pas celle à laquelle il rêvait. Néanmoins, le scénario et le choix de l'évolution de Bobby reste le plus gros problème du film... ATTENTION SPOILERS !... comment croire que Bobby, la trentaine, junkie et débauché, devienne policier aussi facilement et aussi vite ?! Prenant même quasiment les commandes des troupes... Et de surcroît, comme de par hasard devenant major de sa promo alors même qu'il a dû logiquement y aller en trainant des pieds ?!... FIN SPOILERS !... Dommage que cette "évolution" soit si peu crédible, c'est le gros défaut du film alors qu'on était si proche du chef d'oeuvre. Néanmoins, James Gray signe un polar shakespearien prenant, solide comme la quintessence du genre avec quelques séquences cultes comme la scène d'ouverture au sex-appeal indébiable, le père/Duvall à qui on apprend l'attentat ou la course poursuite automobile parmi les plus captivante du cinéma. Un grand film.

 

Note :          

17/20
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