L'Homme qui tua Liberty Valance (1962) de John Ford

par Selenie  -  27 Juillet 2026, 09:13  -  #Critiques de films

A l'origine il s'agit d'une nouvelle éponyme de seulement douze pages écrites par Dorothy M. Johnson, autrice spécialisée dans les nouvelles westerns mais qui étonnamment sera peu adaptée à l'exception notable des excellents "La Colline des Potences" (1959) de Delmer Daves et plus tard "Un Homme nommé Cheval" (1970) de Elliott Silverstein. John Ford, recordman du nombre d'Oscars du meilleur réalisateur avec "Le Mouchard" (1935), "Les Raisins de la Colère" (1940), "Qu'elle était Verte ma Vallée" (1941à) et "L'Homme Tranquille" (1952), mais tout aussi surprenant qui ne l'a jamais reçu pour un western alors même qu'il en est un des plus grands représentants, acquiert les droits de la nouvelle et confie l'écriture du scénario à Willis Goldbeck co-auteur entre autre du cultissime "Freaks - la Monstrueuse Parade" (1932) de Tod Browning et qui venait de signer "Le Sergent Noir" (1960) de John Ford, puis James Warner Bellah qui retrouve ainsi son réalisateur après avoir écrit pour la fameuse trilogie sur la Cavalerie, "Le Massacre de Fort Apache" (1948), "La Charge Héroïque" (1949) et "Rio Grande" (1950). Pour financer son film le cinéaste s'engage personnellement pour la moitié du budget, puis reçoit le soutien de la Paramount grâce à son ami et acteur fétiche John Wayne qui est sous contrat avec la Major. Le film est l'avant dernier western du maître, et il est considéré comme une oeuvre testamentaire tant ce western est empreint de mélancolie, de nostalgie (explication plus bas), et ce juste avant un prochain chef d'oeuvre avec "Les Cheyennes" (1964) qui ne l'est pas moins, mais cette fois comme pour rendre justice aux amérindiens, mais c'est encore une autre histoire... Un homme politique connu et jadis avocat, Ransom Stoddard, revient dans la ville qui l'a portée aux nues avec son épouse pour assister aux obsèques d'un vieil ami, Tom Doniphon. Des journalistes sautent sur l'occasion pour l'interroger sur sa vie et notamment sur le moment de sa vie où il a tué en duel le célèbre hors-la-loi Liberty Valance. Ainsi, sans doute poussé par l'enterrement de son ami, Ransom Stoddard raconte cette période de sa vie où la mort de Liberty Valance lui a valu de devenir célèbre et promis à un grand avenir politique, et lever le voile sur un secret bien gardé... 

Ransom Stoddard est joué par James Stewart, monstre sacré de l'Âge d'Or notamment et surtout grâce à plusieurs films sous la direction de Frank Capra, Anthony Mann et Alfred Hitchcock, tandis qu'il retrouvait là son réalisateur de "Les Deux Cavaliers" (1961) et qu'il retrouvera pour "Les Cheyennes" (1964), tandis qu'il se retrouvera face à face dans "Le Dernier des Géants" (1976) de Don Siegel son partenaire John Wayne, autre monstre sacré et acteur fétiche de Ford dans plus qu'une quinzaine de films entre "Maman de mon Coeur" (1928) et "La Taverne de l'Irlandais" (1963), de son côté l'acteur retrouve aussi après le chef d'oeuvre ultime "La Prisonnière du Désert" (1956) son réalisateur mais aussi l'actrice Vera Miles qui avait débuté avec Ford dans "Planqué malgré Lui" (1950) avant de devenir une star surtout avec "Le Faux Coupable" (1956) et surtout "Psychose" (1960) tous deux de Alfred Hitchcock. La plupart des acteurs sont des habitués de John Ford, citons ainsi Andy Devine vu dans "Doctor Bull" (1933), "La Chevauchée Fantastique" (1939) et "Les Deux Cavaliers" (1961) retrouvant après ce dernier Jeanette Nolan remarquée dans "Macbeth" (1948) de et avec Orson Welles ou "Règlement de Comptes" (1953) de Fritz Lang, John Carradine vu dans dix Ford entre "Marie Stuart" (1936) et "Les Cheyennes" (1964), John Qualen vu dans six films entre "Les Raisons de la Colère" (1940) et "Les Deux Cavaliers" (1961), Willis Bouchey vu dans neuf films entre "Ce n'est qu'un Au Revoir" (1955) et "Les Cheyennes" (1964), Carleton Young dans cinq films entre "La Dernière Fanfare" (1958) et "Les Cheyennes" (1964), Woody Strode remarqué particulièrement dans "Spartacus" (1960) de Stanley Kubrick mais réellement révélé par Ford dans "Le Sergent Noir" (1960) et "Les Deux Cavaliers" (1961) suivi de "Frontière Chinoise" (1966), puis retrouvera furtivement dans un épisode de la série TV "Shérif, Fais-moi Peur" (1981) l'acteur Denver Pyle acteur récurrent, vu auparavant dans "Les Cavaliers" (1959) de Ford et avec John Wayne suivi de son propre film "Alamo" (1960), O.Z. Whithead vu dans quatre films depuis "Les Raisons de la Colère" (1940), Anna Lee vue dans sept films entre "Qu'elle était Verte ma Vallée" (1941) et "Frontière Chinoise" (1966), William Henry vu dans sept films entre Quatre Hommes et une Prière" (1938) et "Les Cheyennes" (1964) ainsi que dans "Alamo" (1960) de et avec Wayne, Eva Novak star du Muet vue dans "Le Fils du Désert" (1948) et "Le Sergent Noir" (1960), n'oublions pas Jack Pennick qui est simplement l'acteur qui travaillé le plus avec John Ford sur pas moins de 41 films entre "L'Aigle Bleu" (1926) et "La Conquête de l'Ouest" (1962), puis Strother Martin vu dans "Les Cavaliers" (1959) et qui retrouvera surtout Wayne plusieurs fois dont ceux avec le fameux Rooster Cogburn dans "Cent Dollars pour un Shérif" (1969) de Henry Hathaway et "Une Bible et un Fusil" (1975) de Stuart Millar. Citons ensuite Edmond O'Brien remarqué dans "les Tueurs" (1946) de Robert Siodmak ou "Mort à l'Arrivée" (1950) de Rudolph Maté et surtout les films "Le Voyage de la Peur" (1953) et "Bigamie" (1953) tous deux de et avec Ida Lupino, Lee Van Cleef second couteau durant des années comme dans "Le Train sifflera Trois Fois" (1952) de Fred Zinnemann, "Le Bal des Maudits" (1958) de Edward Dmytryk ou "Bravados" (1958) de Henry King et qui deviendra enfin une star mais hors Hollywood avec "Et Pour Quelques Dollars de Plus" (1965) et "Le Bon la Brute et le Truand" (1966) tous deux de Sergio Leone, puis enfin Liberty Valance incarné par Lee Marvin vu dans "L'Equipée Sauvage" (1953) de Laszlo Benedek ou "L'Arbre de Vie" (1975) de Edward Dmytryk, qui retrouve Wayne juste après "Les Comancheros" (1961) de Michael Curtiz puis avant de le retrouver chez Ford dans "La Taverne de l'Irlandais" (1963)... Le film est une production particulière pour John Ford, outre sa dimension mélancolique et nostalgique, il accentue cette sensation en tournant en Noir et Blanc ce qui ajoute aussi un côté suranné qui ramène à l'Âge d'Or du western (en effet, au début des années 60 le genre est déjà en déclin), tandis que le cinéaste délaisse les grands espaces qui lui sont chères et qui ont marqué ses meilleurs westerns pour un tournage en studio avec très peu de décors (le restaurant, la rue principale, le journal, le ranch de Doniphon). Un décor en filigrane qui annonce cette courte période qui clôt la Conquête de l'Ouest pour une transition vers le monde moderne comme le chemin de fer le signifiera chez Sergio Leone dans "Il était une Fois dans l'Ouest" (1968). Par là même, ces deux mondes qui se font face sont symbolisés par les deux personnages principaux, d'un côté Ransom Stoppard avocat qui représente la loi, l'état de droit et donc la civilisation et le progrès, de l'autre Tom Doniphon/Wayne qui représente l'Ouest des colons où la force et la violence peut être une fin en soit, la fin justifiant les moyens et en cela il n'est donc pas si différent du fameux Liberty Valance/Marvin. Les personnages secondaires symbolisent aussi ce chemin vers l'avenir d'une société plus "juste", notamment avec les citoyens qui veulent apprendre à lire et à écrire et donc à apprendre et comprendre (et on sourit devant la réaction de Stoppard qui s'étonne de l'illetrisme alors que rien de plus commun à cette époque), et évidemment le journaliste Peabody/O'Brien qui incarne le "Quatrième Pouvoir", soit l'information et le droit de presse. 

Mais outre le droit et la violence, il y a évidemment le triangle amoureux, assez classique en soit et pourtant montre aussi que le plus fort physiquement est celui qui s'efface tout en assurant la réussite de son rival, tandis que Alice/Miles la joue d'abord plutôt "entre les deux", comme Curtiz le suggéra à Ingrid Bergman dans "Casablanca" (1942), elle aime ainsi les deux, peut-être par alternance, peut-être simultanément, qui sait, jusqu'à cette dernière scène dans le train où elle fait une confidence aussi triste qu'émouvante et qui rend ce triangle amoureux si singulier. Puis en troisième niveau de lecture il y a évidemment la rivalité entre les deux héros et rivaux, Doniphon/Wayne et Stoppard/Stewart face à Liberty Valance/Marvin, où comment le premier attend un faux pas du hors-la-loi pour agir, puis le second adepte de la non-violence et du respect de la loi mais qui va finir par être happé par l'appel de la violence et accepter un duel ultime. La construction narrative use du grand flash-backs, puis une ellipse de plusieurs années avant un mini flash-backs et un épilogue. Un scénario et un montage qui permet un suspense, d'abord celui léger car évident sur comment Valance a été tué, puis l'autre, où comment la vérité va-t-elle se savoir, ou pas ! La conclusion, le dénouement est alors un véritable cas de conscience, là aussi à double lecture. En effet, d'un côté Stoppard, l'adepte de la non violence et de la loi craque et use de violence, de l'autre Doniphon cowboy avec un code d'honneur doit agir de façon non loyal alors même qu'il espérait un duel légitime. Ainsi, l'homme de loi devient-il un usurpateur qui a droit aux honneurs et à l'amour, tandis que son "ami" perd tout alors même qu'il est bel et bien l'Homme qui tua Liberty Valance"... Et non sans amertume, John Ford clôt le débat avec la désormais célèbre réplique : "Nous sommes dans l'Ouest ici. Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende !" Ainsi il boucle est bouclée, car "la fin qui justifie les moyens" se confirme aussi dans la démocratie dite "état de droit"... 

 

Note :          

20/20
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